La houle et les remous

[le 11/05/2026, à Arbois]

La bande son de cette lecture : Ghir Enta, par Souad Massi

Bonjour sweet peas,

Ça sent le printemps et la pluie tiède ! Ça fait un petit moment que je n’ai pas écrit ici. C’est pas que j’en ai pas eu envie, ou que je n’ai rien fait, mais je me stoppe à chaque fois en me demandant qui ça va intéresser. C’est bête hein, je le sais. M’enfin me voilà aujourd’hui.

Et alors justement, ces deux derniers mois ont été marqués par l’écriture.

Tout doux, c’est assez humble hein, mais ça faisait bien un an qu’on en parlait avec mes acolytes Anaïs et Amélie, donc on est vraiment contentes. Alors on vous l’annonce : avec l’Atelier de la Baraque, on a enfin lancé nos rendez-vous d’écriture. Ça se passe à Arbois ou alentours, on a déjà testé 3 rendez-vous, et on affine la formule à mesure qu’on avance.

Comme son nom l’indique, c’est pas tout à fait un atelier, c’est pas non plus un cours, c’est vraiment un rendez-vous.

On apporte un petit truc à grignoter, un carnet, peut-être une consigne d’écriture qu’on a envie de tester, pourquoi pas un texte sur lequel on est en train de travailler et qu’on a envie de lire aux autres…

C’est tranquille, sans pression,
et on rigole bien.

Et puis vous le savez peut-être, à la Baraque, on est fan de fanzines, et je gère une fanzinothèque internationale et itinérante qui s’appelle l’Agrafeuse. Alors à chaque atelier, j’apporte un ou deux fanzines en lien avec l’écriture. Je vous raconte un peu leur histoire, qui sont les auteurs et autrices, et vous pouvez prendre le temps de les découvrir.

Les prochain rendez-vous, c’est le :
Lundi 18 Mai, de 18h30 à 20h ;
Lundi 15 Juin, de 18h30 à 20h,
Au Grand Théâtre de Poche, 43 Rue de Courcelles à Arbois.

N’hésitez pas à m’envoyer un mail ou un sms si ça vous intéresse, comme ça je vous envoie les invitations à chaque rendez-vous, et vous venez quand vous pouvez.

Enfin voilà, maintenant vous savez , et plus on est de fous, plus y’a de chips sur la table.

C’est tout pour aujourd’hui. Mais avant de vous quitter, je vous partage les première pages de mon fanzine Devil’s Rock. C’était la première fois que j’allais au bout d’un texte et que je ne m’arrêtais pas après 1 page, en soufflant « à quoi bon ». Il mêle de la photo argentique, des illustrations imprimées en risographie, de la gravure sur bois…
J’y ai mis beaucoup de temps et d’amour, et un peu de frustration quand l’imprimante refuse mes consignes.

Imprimé en 40 exemplaires en français, et 20 exemplaires en anglais.
J’en ai encore quelques exemplaires dispo à 12€.

EXTRAIT DE DEVIL’S ROCK

|| Jour 0 : La houle et les remous ||

Cette idée de dompter les vagues et surfer sur l’océan telle une déesse californienne m’a longtemps et souvent trotté dans la tête. Disons qu’elle ne date pas d’hier.

Je me revois, ado, frange dans les yeux, posture nonchalante préférée, regarder les surfeuses et surfeurs de la Côte Basque alors que j’étais en vacances avec mes parents. Je m’imaginais que peut-être un jour je pourrais faire pareil, avoir cette classe et cette confiance badass, j’habiterais au soleil, j’aurais jamais de travail, j’écouterais encore du punk rock et je serais si cool.

Avance rapide sur la VHS : janvier 2022.
On se sépare, d’un coup, en larmes. Il se casse le soir du nouvel an, à 18h, juste avant la foire aux confettis. Une semaine avant mon anniversaire. À aucun moment de cette année et demie passée ensemble ce mec n’a su prendre soin. Tout de même, s’en suivent quelques semaines inévitables de grosse tristesse, de messages aux copines (ces Queens), d’huiles essentielles panseuses de cœurs blessés, tout ça couchée sur le tapis du salon.

Heureusement, quand la vie n’est pas rose, je peux toujours compter sur mon élan pour les nouvelles aventures et sur les meufs trop chouettes qui m’entourent. Un matin, hache à la main, pieds dans la neige, joues rosies par le froid, je coupe des buches pour allumer le feu en m’imaginant l’héroïne d’un roman sibérien. Puis d’un coup, je pose la hache, et je sens que :

C’EST MAINTENANT

On va la craquer cette allumette. Je vais aller apprendre à surfer. Tant pis si j’ai 30 ans et que j’ai toujours eu peur de l’eau. Tant pis si je ne suis pas à l’aise dans les groupes de gens. Tant pis si là, maintenant, j’ai l’impression que le tapis du salon c’est déjà le bout du monde. Je vais me prendre par la main tendrement, et faire quelque chose rien que pour moi.

Mais c’est vrai que… L’eau et moi, ça a toujours été compliqué. Et même si cette idée me tente à fond, elle me fait peur. Alors je me trouve beaucoup d’excuses pour ne pas plonger tête la première tout de suite. J’écume internet à la recherche DU camp de surf idéal. Celui qui sera parfait pour moi. Celui qui n’existe surement pas vraiment.  

Malgré mes efforts, les excuses s’amenuisent, puisque je finis par en trouver un au Maroc qui me semble quand même vachement bien, pour plusieurs raisons :

  • Il est dans un village où y’a pas trop de monde (j’angoisse à l’idée d’empaler quelqu’un avec mon surf, sachant très bien que je ne vais rien maîtriser, OU PIRE il pourrait y avoir plein de gens qui veulent qu’on se raconte nos vies et qu’on fasse mille choses ensemble)
  • Le site mentionne que si tu débutes on fera attention à toi, que si tu es végétarien.ne on te donnera à manger, que si tu voyages seul.e y’a pas de problème, c’est le cas de beaucoup d’autres voyageuses et voyageurs. Oui parce qu’en pensant « camp de surf », une de mes craintes était de me retrouver spectatrice des vacances des autres, ces bandes de copains et copines qui sont si cools, drôles et désinvoltes.
    Et de me retrouver dans un coin.
    Toute seule.
  • Dans les avis laissés sur Internet, TOUT LE MONDE mentionne que la bouffe déboîte et que les coachs de surf sont très sympas. Ça tombe bien, j’aime bien manger, et je souhaite survivre.

Donc un soir où je suis coincée au travail, alors que je suis pionne et surveille un internat (big up le C4) rempli de garçons adolescents qui puent des pieds dans leurs claquettes-chaussettes, écoutent JUL et mangent des bols de nouilles chinoises chaque soir que dieu fait, je réserve mon voyage.

Le départ se fera en Avril, dans trois mois donc, ce qui me laisse assez de temps pour me remettre totalement de cette vilaine rupture et d’avoir une totale confiance en moi (non).

|| Jour 1 : Maxi Taxi ||

Mais quelle idée j’ai eu ?
Partir dans un camp de surf alors que j’ai peur dans l’eau.
Je vais surfer matin, midi et soir avec des gens que je ne connais pas, dans des vagues qui m’angoissent. Brillant. 

Enfin, ce n’est pas que j’ai peur de l’eau… J’ai toujours adoré l’eau en fait. La plage, me baigner, me sentir flotter… Mais l’océan est si fort, beaucoup plus fort que moi… Il t’emmène, te tire vers le large, te balade sous les vagues, au fond, et tu finis toujours pas te demander si tu remonteras à la surface. Et puis aussi, on voit jamais ce qu’il y a sous nos pieds…

Bon, de toute façon, plus moyen de se défiler. Mon père me pose à l’aéroport le plus proche, Genève, à 2h de chez moi dans les montagnes du Jura. Dans mon sac, il y a mes petits carnets pour dessiner, un livre, des podcasts et surtout, de la musique. De quoi m’occuper quand je n’ai pas le museau collé au hublot pour regarder la mer, les montagnes de l’Atlas, et les cultures intensives de fruits bourrés de pesticides, là en bas, sous les serres d’Espagne.

A l’arrivée, je montre mon visage le plus innocent possible à des gens en uniforme, mes papiers et divers formulaires.  

Devant les portes de l’aéroport, une vingtaine de chauffeurs brandissent des petites pancartes et des noms d’inconnu.e.s. Derrière eux, une rangée bien alignée de taxis fringants, prêts à emmener les touristes et leurs valises à roulettes au bord de la piscine d’un hôtel all-inclusive d’Agadir – frites et cocktails à volonté. Je cherche mon nom, ou le nom du surf camp, qui m’a assuré envoyer un taxi.

Mon chauffeur n’est pas très grand, la quarantaine, vieux jean, un air un peu gêné mais sympa. On se fait un petit signe entendu, qui veut dire c’est toi ? Oui c’est moi. Moi aussi, c’est moi. Il me dit qu’il est garé assez loin, qu’il va aller chercher la voiture pour m’éviter de marcher. Ça me semble absurde. Je n’ai pas l’habitude qu’on me porte ma valise et qu’on me fasse des courbettes. Je décide de marcher avec lui.

On marche…

On marche…

On passe toute la rangée de jolis taxis bien lustrés. Et au bout, tout au bout, elle nous attend fièrement.

La vieille Mercedes

Elle a vu passer pas mal de décennies. Elle ne brille pas, mais elle a du chien. Je m’installe devant, à côté du chauffeur qui m’en donne la permission. La vieille Mercedes tousse, et refuse de démarrer.

Mon chauffeur gueule un truc aux autres garés plus loin, qui arrivent en se foutant un peu de sa gueule. Ils se mettent derrière la merco et commencent à pousser la bagnole. Mon chauffeur pousse aussi, les pieds cramponnés à ses babouches. Moi, j’attends sur le siège passager. J’ai franchement envie de descendre pousser avec eux, donner le coup de main, mais n’ose pas. La voiture prend un peu de vitesse, alors que je suis seule à l’intérieur.

Pêt. Pêt. Pêt.

Il court à côté du véhicule et saute derrière le volant. Nous voilà partis. Par la fenêtre, il fait de grands signes aux chauffeurs qui nous ont aidés, alors qu’on s’éloigne, faisant face au soleil sur l’unique route bordée de palmiers.

Grâce à ce départ en fanfare, la limite formelle « chauffeur VS passagère » est vite brisée. On se met rapidement à discuter. Je suis impressionnée par l’intérieur du véhicule. Les portières et autres éléments, à l’origine en plastique ou en cuir, ont été refaits en bois et sculptés de plein de symboles et figures géométriques. Il y a aussi quelques stickers de spots de surf collés sur le tableau de bord, et des grigris pendus au rétro intérieur. Ça me rappelle ma vago. Le chauffeur me dit que cette bagnole a déjà tellement roulé, que le compteur a fait un tour complet. Il me le montre du doigt.

Alors qu’on traverse Agadir, il me propose de faire un détour par la petite route du bord de mer, pour me montrer un peu la vue. Je décline poliment. Vu l’heure et étant en plein Ramadan, j’imagine qu’il est attendu par sa famille ou ses ami.e.s pour bientôt casser le jeûne. Il acquiesce, et me parle un peu d’eux, mais aussi des lieux qu’on traverse à mesure que les rues d’Agadir défilent. Et très vite, on poursuit notre route par les collines, en direction de Taghazout.

Après une heure à bord de la vieille Mercedes, les fenêtres ouvertes, à respirer l’air chaud du mois d’Avril et à m’enivrer de la moindre scène de la vie quotidienne (et après une petite altercation avec la maréchaussée), on arrive à Tamraght. C’est minuscule, vu de la route.

On s’engage dans une petite rue plein de trous, on fait 100m et on s’arrête au milieu de la route. Sur notre gauche, devant un bâtiment avec une jolie porte en bois sculpté, une rangée de surfs et des combis qui goutent encore sur le sol carrelé. Personne aux alentours, à part un vieux chat couvert de poussière qui se prélasse au soleil.

On entre dans le bâtiment. Mon chauffeur m’accompagne, emporte ma valise à l’intérieur, et gueule : « Hucine ! Hucine !! ». Ce doit être le même Hucine que celui avec qui j’ai échangé quelques messages sur Whatsapp avant mon départ. Pas de réponse. À sa place, un autre mec ultra balèze sort d’une petite pièce, derrière le comptoir. Grand sourire, claquettes aux pieds, le gars incarne le chill. C’est Boucine, le frère d’Hucine. Il est menuisier, ancien pêcheur en haute mer, et a fabriqué tout le mobilier du camp. La moindre poutre est sculptée à la main avec des motifs traditionnels qu’il a parfois modernisés. C’est hyper beau. Comme Boucine est quelqu’un d’assez discret, je découvrirai tout ça plus tard, à mesure de nos échanges timides.

Pour l’instant, Boucine me montre ma chambre et me fait visiter les lieux. On termine avec le dernier étage, où se trouve la pièce de vie commune, suivie d’une terrasse sur le toit du bâtiment. De là, on voit le reste du village, quelques gros hôtels nouvellement construits, et derrière : la mer. Dans la pièce commune, quatre gars jouent à un jeu de société, et me saluent sans trop lever le nez de leur partie. Je me sens un peu intimidée. Boucine me fait un thé à la menthe et je vais m’installer dehors. Je souffle un bon coup et essaie de reprendre mes esprits en regardant le coucher de soleil sur l’eau. J’essaie surtout de me détendre, ça m’angoisse de me retrouver dans un groupe de nouvelles personnes et de bientôt aller :

Surfer
                  Dans l’océan agité
                                                      Avec des inconnus

Après un moment, les gars du jeu de société viennent me trouver pour faire connaissance et partager le thé à la menthe. Je capte rapidement qu’ils savent déjà tous surfer. En fait, ils viennent même du Sud-Ouest de la France et surfent régulièrement. Ils sont ici pour se perfectionner et découvrir de nouveaux spots. Tout ça ne me rassure pas du tout… Je serai donc la seule débutante ? Et la seule femme ?
Malgré tout et heureusement, les gars font tout pour être prévenants, sympas et rassurants. 

Quelques heures plus tard, le fameux Hucine nous rejoint sur la terrasse pour discuter de la journée qui nous attend demain. Il est grand, beau, musclé, marrant et hyper sympa. C’est con hein, mais quand tu sais que tu vas probablement flipper, perdre toute dignité et ton maillot dans les vagues, avoir la morve au nez, chouiner de peur sur ton surf, tu préférerais quelqu’un de moins séduisant à tes côtés. Pour l’instant, j’écoute surtout les autres parler. J’entends des histoires de vent et de courants que je ne comprends pas encore, et le nom des spots locaux.

|| Jour 2 : L’envol de la méduse ||

L’appel à la prière me réveille une première fois à l’aube. C’est doux. Je vois les premières lueurs par une petite lucarne en hauteur, dans ma chambre, et les odeurs du matin atteignent mon oreiller. J’aime bien entendre le muezzin, au loin dans le village.

Je me rendors quelques minutes, mais je sais que je vais devoir me lever. Je ne suis pas du tout du matin. Les réveils tôt me semblent toujours d’une grande violence.

Dans l’océan, les conditions sont particulières cette semaine. Il est prévu qu’on attaque tôt chaque jour et qu’on rentre en tout début d’après-midi, avant que le vent ne se lève et tue les vagues ou sème le chaos.

Je quitte le silence de ma chambre pour monter sur la terrasse. Il n’y a encore personne là-haut, mais une table remplie de fruits frais, galettes et jus nous attend déjà. Je trouve étrange que des personnes en plein jeûne nous préparent des buffets gargantuesques. Je me dis que ça doit être très désagréable à faire. Je me trompe peut-être.

Je profite tout de même des délicieux fruits frais, de tartines de amlou (une pâte à tartiner artisanale faite d’huile d’argan, d’amandes et de miel) et du café à la cannelle. Les odeurs et les bruits du matin me plaisent où que je sois. En découvrir de nouveaux est un plaisir.

Un moment plus tard, les gars me rejoignent. Ils sont prêts. Je n’ai pas hâte. J’ai peur. Mais j’aimerais le cacher.

[…]